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Article Camp des Milles

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Devoir de mémoire...

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Pour être honnête, j’ai attendu une longue année, laissé murir, avant de me décider à passer le pas, particulièrement vis-à-vis de l’approche photographique. En vérité, faire des images de ce lieu me semblait indécent.

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Et puis, récemment, j’ai senti le besoin impérieux d’y aller, de comprendre, d’en restituer une trace, même modeste (il y a peu d’images*), à ma manière, afin que la mémoire de ce genre de lieu et d’évènement perdure par tout les moyens.

« Les leçons de l’histoire », c’est une expression que je répète sans cesse à mes filles.

Ne pas nier, ne pas oublier, ne pas recommencer.

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En fait, je connaissais déjà l’endroit, à l’époque où cela était encore une briqueterie (Lafarge). J’avais visité des maisons aux alentours (nous cherchions à déménager) et lorsque je suis rentré chez moi, je me sentais tellement mal que j’ai du finir par prendre une douche pour me débarrasser de l’impression.

Lorsque j’ai appris les évènements qui s'y étaient passés (internements d'Allemands réfugiés en France, pour la plupart anti-fascistes, puis camps de déportation de familles entières...), j’ai compris mon malaise au point qu’il me semblait impossible de revenir sur ces lieux terribles pour les visiter. J’ai finalement pris sur moi et ne l’ai pas regretté : ce lieu de mémoire a été réalisé de manière extrêmement pédagogique, cela n'enlève pas à l'émotion (impossible) et permet de comprendre l'incompréhensible. On en sort plus riche et plus fort, plutôt que totalement traumatisé.

En fait, la douleur est revenue après, en travaillant sur les photos prises et en visionnant le diaporama final (la musique choisie m'est "tombée dessus" lors de la visite du lieu).

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Impossible de chercher à faire de « belles images », comme je le disais, ç’aurait été déplacé. L’idée était plutôt de chercher à partager l’émotion, les traces du passé, le passage de l’horreur dans ce lieu industriel. C’est d’ailleurs ce mélange de friche industrielle et de camp d’internement et de déportation qui dégage un étrange malaise. Du coup, certaines photos sont traitées en noir et blanc pour garder, par exemple, la force terrible qui émane du bâtiment. Sur d’autres, j’ai travaillé en ajoutant de l’usure (comme la trace d’une mémoire), moitié couleur, moitié noir et blanc car l’on ne sait plus si l’on est encore dans le présent ou dans ce passé…bref, j’ai fait ce que j’ai pu.

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Avoir une démarche « artistique » dans ce lieu n’est pas totalement déplacé étant donné que dans les premières années de la guerre (1941…), de très nombreux artistes (dont Max Ernst ou Hans Bellmer) ont été emprisonnés dans ces murs, au point que le camp fut à un moment surnommé « Le Montmartre des Milles ».

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Deux autres choses que j'avais, jusqu'alors sous-estimées, m'ont particulièrement marquées lors de la visite de ce lieu.

La première est le poids et la lourdeur administrative française qui, en poussant à l'extrême les demandes de documents divers et inutiles a contribué par là même à supprimer toute chance d'exils et à aider à l'internement de très et trop nombreuses personnes. Le surréalisme de certaines situations vis à vis de l'administration aurait presque pu être drôle en d'autres circonstance, ici, il est totalement sinistre.

La seconde est le fait que l'on considère généralement les protagonistes de l'histoire en deux camps distincts: les bons résistants, les mauvais collaborateurs, en oubliant trop facilement la masse immense des personnes n'ayant rien fait de précis, ni pour ni contre d'ailleurs, mais qui, par cette absence même de réaction, a également contribué à cet état de fait et donc à l'horreur ! Ce genre de "leçon" ne peut être oublié aujourd'hui car nous sommes tous concerné à tout moment finalement par nos choix et nos actes plus que par nos positionnements intellectuels.

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Une dernière chose, et non des moindres à bien comprendre: ce camp était situé en zone libre. L'état français a donc non seulement incarcéré des ressortissants allemands venus se réfugiés en France car anti-nazis, mais a, par la suite, continué avec des déportations de familles juives uniquement par zèle!

Voici un extrais lu sur le site du camp:

L'antichambre d'Auschwitz
Quelques mois avant le franchissement de la ligne de démarcation par les troupes nazies, les zélés dirigeants de l'État Français ordonnèrent aux militaires de quitter les lieux ; on les remplaça par des gardes-chiourmes. Ils n'était plus question de vie culturelle et sociale.
En août et septembre 1943, des juifs de la zone sud, dite « libre » étaient arrêtés et déportés vers ce camp. Les troupes allemandes n'avaient pas encore franchi la ligne de démarcation ! Le crime état signé : il était celui de l'État Français, d'abord.
Le Pasteur Henri Manen, aumônier du Camp, était présent au départ du convoi du 2 septembre 1942. « Ce qui était particulièrement douloureux à voir c'était le spectacle des petits enfants. Car des ordres stricts furent donnés en dernière heure tels qu'au-dessus de 2 ans, tous devaient obligatoirement partir avec leurs parents... Des enfants tout petits, trébuchant de fatigue dans la nuit et dans le froid, pleurant de faim... de pauvres petits bonshommes de 5 ou 6 ans essayant de porter vaillamment un baluchon à leur taille, puis tombant de sommeil et roulant par terre, eux et leurs paquets - tout grelottant sous la rosée de nuit ; de jeunes pères et mères pleurant silencieusement et longuement dans la constatation de leur impuissance devant la souffrance de leurs enfants ; puis l'ordre de départ fut donné pour quitter la cour et partir au train. »

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Toute l’histoire du lieu serait trop longue à raconter ici, alors, n’hésitez pas à consulter leur site très riche et très documenté: http://www.campdesmilles.org/index2.html

…et surtout, n’hésitez pas à visiter ce lieu riche d’enseignements (enfants à partir du CM2, plus ou moins).

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Merci d’avoir pris le temps de lire…

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*Prises de vues difficiles, à la fois à cause du malaise ressenti et par des problématiques plus basiques: interdiction du flash (ce qui se comprend bien d'ailleurs), lieu extrêmement obscure (et encore, il y a plus de lumière qu'à l'époque)...d'où des images sombres, granuleuses, limite floues.

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A lire absolument: "Le diable en France" de Lion Feuchtwanger.

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Photos visible ici: http://karine-chavas.blog4ever.com/blog/photos-cat-354130-1948766203-camp_des_milles.html

Suite à ce travail photographique, une réflexion plus large sur l'image a été faite lors d'une réunion au sein du groupe photocontact.

En voici le résumé: http://blog-photocontact.vellozzi.com/2013/12/diaporama-camp-des-milles-et-autres-reflexions-sur-limage/


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